Le nouveau Moïse : Matthieu 5.17-48

Ce passage est très rarement étudié dans son ensemble. On préfère souvent le saucissonner par thématiques. Pourtant Jésus, sur sa montagne, a tout enchainé afin d’enseigner une foule qui voulait le suivre. Elle ne va pas être déçue ! (ou peut-être que si, en fait)

Mt 5.17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir. 18 Amen, je vous le dis, en effet, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu’à ce que tout soit arrivé. 19 Celui donc qui violera l’un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. 20 Car, je vous le dis, si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux.

Jésus et la loi

Affirmation forte de Jésus

Le moins que l’on puisse dire c’est que Jésus met les choses au point pour dissiper tout malentendu sur ses intentions. Jésus est un rabbi juif, il affirme donc l’importance de la loi et les prophètes. 

Pourquoi Jésus doit-il préciser ses intentions ?

Devant des lois trop lourdes, impossibles à satisfaire on peut avoir plusieurs réflexes : 1) essayer et faire semblant de réussir, 2) obéir à la carte ou 3) simplement abandonner et ne garder que le côté culturel. Ces 3 grands réflexes sont simplement des graduations d’une seule et même réaction : l’abrogation, la modification même de la raison d’être de la loi. Les personnes appartenant aux 2 dernières devaient être très intéressées par une modification de la loi pour qu’elle soit un peu plus souple.

Pourquoi Jésus va-t-il prendre des libertés face à la loi ?

Dans la suite de l’évangile, on verra en effet Jésus “travailler” pendant le Sabbat ou “enfreindre” des règles rituelles comme le lavage de main. Mais très vite on s’aperçoit qu’au lieu de s’attacher à la lettre de la Loi, le Seigneur est remonté à son but, en se demandant pourquoi ce commandement avait été donné. (et il est plutôt bien placé pour le savoir puisqu’il l’a donné à Moïse)

C’est pour cela que Jésus énerve les pharisiens et c’est pour cela qu’il enseigne d’avoir une justice qui dépasse celle des pharisiens : là où ces derniers ajoutent des lois rituelles, Jésus dans la suite de son discours va durcir les lois existantes pour montrer que l’intention divine c’est la perfection. 

On rejoue la scène !

Une montagne, un grand personnage, une loi divine : pas de doute, Jésus se place comme un nouveau Moïse, comme un nouvel intermédiaire entre Dieu et les hommes, un meilleur intermédiaire puisqu’il vient expliquer l’esprit de la loi.

Dans cette section Jésus rejette une compréhension légaliste de la loi, la casuistique càd une étude de cas qui fait demander « qu’est-ce que j’ai le droit ou pas le droit de faire ? ». « Qui est mon prochain, dans quels cas puis-je divorcer ? Quel est le serment qui engage ? Comment puis-je me venger ? Qui puis-je détester ?». À chaque fois Jésus souligne que c’est l’exigence de l’amour du prochain qui constitue l’esprit de la loi de Moïse.

Analyse

Un tableau nous aidera à avoir une vue d’ensemble de l’interprétation de la loi, version Jésus. Voyons tout cela point par point :

21 Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement. 22 Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. Celui qui traitera son frère de raka sera passible du sanhédrin. Celui qui le traitera de fou sera passible de la géhenne de feu. 23 Si donc tu vas présenter ton offrande sur l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, 24 laisse ton offrande là, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. 25 Arrange-toi vite avec ton adversaire, pendant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que l’adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et que tu ne sois mis en prison. 26 Amen, je te le dis, tu ne sortiras pas de là avant d’avoir payé jusqu’au dernier quadrant.

La tentation devant le commandement est simple (et commune) : « je suis juste car je ne commets pas de meurtre ! »

Jésus répond : le but de la loi n’est pas de limiter le Mal mais de faire progresser le bien. La moindre colère est un germe de meurtre, le moindre désaccord peut nous attirer des problèmes donc il faut aller le plus vite possible vers une réconciliation. 

Cela montre que les germes de Péché sont déjà du Péché et donc que personne ne peut se déclarer juste. Mais cela veut aussi dire qu’un germe qu’on arrête pas prend des proportions dramatiques. 

Attention ! Jésus ne veut pas dire qu’il est interdit d’être en désaccord ! 

27 Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. 28 Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son coeur. 29 Si ton oeil droit doit causer ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi. Car il est avantageux pour toi de perdre seulement une partie de ton corps et que celui-ci ne soit pas jeté tout entier dans la géhenne. 30 Si ta main droite doit causer ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car il est avantageux pour toi de perdre seulement une partie de ton corps et que celui-ci n’aille pas tout entier dans la géhenne.

Même tentation que devant le commandement concernant le meurtre : « je suis juste car je ne commets pas d’adultère ! » Cette fois Jésus pointe vers un autre commandement : le 10ème sur la convoitise. Là, il est sûr de taper dans le mil car les relations et situations ambigües sont bien plus nombreuses. Son jugement est sans appel : la convoitise est déjà un adultère ! La solution est donc toute aussi radicale et urgente : il faut arracher l’organe qui peut faire chuter. 

Attention : il ne faut pas accuser l’objet de son désir mais accuser ses propres pulsions !

31 Il a été dit : Que celui qui répudie sa femme lui donne une attestation de rupture. 32 Mais moi, je vous dis : Quiconque répudie sa femme – sauf en cas d’inconduite sexuelle – la rend adultère, et celui qui épouse une femme répudiée commet l’adultère.

C’est la suite de la question de l’adultère car on est toujours dans le cas d’une rupture de contrat. Deutéronome 24 est assez vague à propos des raisons d’une répudiation mais finalement Jésus balaie tout cela et il précisera plus tard au chapitre 19.8 : « C’est à cause de votre obstination que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; au commencement, il n’en était pas ainsi. » Maintenant il n’y a plus d’ambiguïté : pas de divorce sauf en cas d’adultère. Un contrat ne peut pas être rompu légèrement.

33 Vous avez encore entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. 34 Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu, 35 ni par la terre, parce que c’est son marchepied, ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi. 36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir. 37 Que votre parole soit « oui, oui », « non, non » ; ce qu’on y ajoute vient du Mauvais.

Pour éviter de violer le 3ème commandement (ne pas prendre le nom de Dieu en vain/pour tromper), on jurait sur des trucs importants et là encore Jésus a une solution encore plus radicale pour éviter de pécher : ne plus jurer ! Le problème n’est pas le serment en lui-même mais cette course aux preuves de bonne foi impressionnantes. 

38 Vous avez entendu qu’il a été dit : OEil pour oeil, et dent pour dent. 39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. 40 Si quelqu’un veut te faire un procès pour te prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton vêtement. 41 Si quelqu’un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui. 42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter quelque chose.

→ Il faut rappeler que, contrairement à ce qu’on pourrait croire aujourd’hui, la loi du Talion était limitative. Les services publics (tribunaux ou police) du temps de Moïse étant inexistants, c’était les proches de la victime qui s’occupaient de pratiquer la justice. Il fallait donc lutter contre une vengeance excessive en cas d’agression.

→ Ensuite, il faut observer que Jésus réforme cette loi et plaide pour plus de vengeance du tout. Cela implique du pardon, cela implique de la grâce.  Bien sûr, il n’est pas question d’encourager l’injustice des autres par l’inaction ou le silence. Cela signifie qu’il ne faut pas chercher soi-même à ce que justice soit faite (à l’époque de Jésus il y avait tout l’attirail juridique et judiciaire apporté par les romains).  

Jésus ne veut pas dire que la police, l’armée, les tribunaux ne servent à rien et que les faibles doivent se soumettre aux plus forts ! Jésus n’encourage pas l’injustice ou l’anarchie, cela cadrerait très mal avec son statut divin : il a le mal en horreur alors il ne peut encourager ses disciples à être les complices de ce mal par leur passivité ! En fait, l’enseignement de Jésus n’est pas un projet de société mais la manière dont ses disciples doivent se comporter avec leur entourage (famille, voisins, etc.). Et l’état d’esprit peut se résumer avec 2 versets de l’AT :

Psaumes 37.1, 8 : «  Ne t’irrite pas contre les méchants. Ne jalouse pas ceux qui font le mal  »

Proverbes 24.29 : «  29 Ne dis pas : « Je le traiterai comme il m’a traité, je rendrai à cet homme selon ce qu’il a fait. »

En d’autres termes : Ne pas être aussi stupide, méchant, sadique que son ennemi. Au contraire, il faut prendre le Mal à contre-pied. 

Ce thème est justement développé dans une seconde partie…

43 Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. 44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. 45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. 46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les non-Juifs eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 48 Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

 La haine de l’ennemi ne figure pas dans la Loi. Lévitique 19.17-18 demande explicitement : «  Tu ne haïras pas ton frère (c.-à-d. ton compatriote hébreux, même s’il s’est comporté en ennemi). Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les membres de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même  ».  La haine des ennemis était déduite par les pharisiens du mot prochain qu’ils restreignaient aux amis, qu’il fallait seuls aimer. Mais Jésus balaie cette enseignement pour commander la décision d’aimer ses ennemis. C’est bien sûr un commandement contre-nature, c’est pour cela qu’il y ajoute la prière.
Pourquoi ne pas faire de distinction entre ses amis et ses ennemis ? Parce que Dieu ne la fait pas ! Tel père, tel fils !
Jésus lance alors un défi à ses disciples : celui d’être différents du commun des mortels. Le Péché incite à détester les ennemis ? Hé bien il faut le contrer, faire le contraire de ce qu’il nous pousse à faire !
 La perfection d’après le Nouveau Testament n’est donc pas quelque chose de statique («  être arrivé  ») ; c’est plutôt un processus évolutif vers la maturité, dont la mesure est la ressemblance avec Jésus-Christ. Elle est caractérisée par une communion de plus en plus grande avec Celui qui est parfait, une capacité à mieux discerner sa volonté et à la réaliser (par un amour réel, la joie et la paix).

Qu’est-ce qu’un disciple de Jésus doit-il comprendre ?

  • Plaire à Dieu, ce n’est pas une question de règles à suivre ;
  • Le Péché est extrêmement grave, envahissant, avilissant ;
  • L’exigence du Seigneur est énorme et nous emmène à combattre énormément de choses ancrées en nous, choses que nous préférons minimiser, normaliser…
  • Tout cela est impossible ! Sauf pour Jésus ;
  • Il faut un changement d’identité. Il est possible grâce au Saint Esprit.

APPLICATIONS

  • Vous êtes coupables ! Si Dieu veut que nous soyons parfaits comme Lui alors c’est à vie que nous devons lutter, dans tous les compartiments de notre vie. Et la bonne nouvelle pour nous, c’est que nous recevons de l’aide de la part de l’Esprit. Il “suffit” de lui laisser la main sur nos réactions et nos pensées. Il y aura des défaites, il y aura des victoires mais l’essentiel c’est qu’il y ait un match ; car quand il n’y a pas match cela veut souvent dire que nous sommes en train de perdre lourdement la partie… 
  • Attitude radicale, c’est urgent ! La vie d’enfant de Dieu est une révolte, une mission top-secrète contre le Mal… en nous-mêmes. Nous avons tendance à croire que l’essentiel c’est d’être efficaces, productifs, carrés, que nos objectifs soient tous remplis. C’est vrai que c’est essentiel mais il y a quelque chose d’encore plus primordial : que nous progressions dans notre match intérieur contre le Mal.
    Jésus ne nous a pas sauvés pour que rien ne change et que nous vivions comme tout le monde ! Il faut que nous nous détachions. En occident au XXIème siècle, beaucoup de gens non-chrétiens sont aussi gentils que les chrétiens, pas de différences fondamentales ! Mais allez tendre l’autre joue, allez à contre-courant de vos réflexes primitifs et la différence sera faite. Souvent nous nous contentons d’être neutres… mais Jésus nous demande bien plus que ça.
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