L’éloge de la vulnérabilité (2 Co 12)

par Micaël Razzano, Pasteur et ancien Secrétaire Général des GBU

L’apôtre termine sa correspondance avec les Corinthiens par une section nettement plus polémique où il démasque ses adversaires, défend son ministère et prépare sa prochaine venue à Corinthe (2 Co 11-13). On pourrait l’intituler  ‘opération déminage en vue de la troisième visite de l’apôtre à la communauté de Corinthe’ (2 Co 13.1). Contre toute attente, c’est le moment qu’il choisit pour se montrer le plus vulnérable. N’est-ce pas surprenant ? Généralement quand on se défend, on cherche à se montrer fort pour ne laisser aucun avantage à son adversaire. Alors pourquoi l’apôtre choisit-il de se vanter de ses faiblesses (2 Co 12.8) ? Parce qu’elles le maintiennent dans une plus grande dépendance de Dieu.

La tentation de la toute puissance

Tout au long de la lettre, on observe une tension entre puissance et faiblesse. Les Corinthiens qui étaient attirés par tout ce qui brille, auraient aimé que l’apôtre les impressionne par sa rhétorique, ses miracles, ses hauts-faits spirituels etc… comme le faisaient ses détracteurs qui accordaient beaucoup d’importance à l’apparence (2 Co 5.12b). Face à l’arrogance de ces « super-apôtres » comme Paul les surnomme avec une certaine ironie, il va aussi se vanter non pas de ses performances d’apôtre mais de ce qui fait sa vulnérabilité ! Certes, il rappelle qu’il n’est pas en reste pour ce qui est de sa persévérance dans le combat pour Christ ni concernant ses origines car lui aussi est Hébreu, Israélite, descendants d’Abraham (2 Co 11.22). Quant aux signes miraculeux, ils accompagnent et attestent aussi son ministère apostolique (2 Co 12.12). Mais s’il en fait mention c’est parce qu’il y est contraint comme il le reconnaît lui-même (2 Co 12.11). C’est plus « par déraison, puisqu’il s’agit d’être fier »1 comme il le confesse en 2 Co 11.17. Une façon pour lui de démasquer un peu plus la prétention de ses détracteurs qui ne reculent devant aucune occasion pour se mettre en avant.

Paul est un homme compétent, talentueux, cultivé. S’il reconnaît qu’il n’est pas un brillant orateur, il tient cependant à préciser qu’en ce qui concerne la connaissance, il sait de quoi il parle (2 Co 11.6). Il aurait donc facilement pu mettre sa confiance dans ses capacités, sa formation, voire même dans sa vocation ou encore dans sa conversion car ce n’est pas un ange qui s’est révélé à lui sur le chemin de Damas. C’est le Ressuscité en personne ! Et c’est le Ressuscité qui l’a appelé personnellement à être son témoin parmi les nations (Ac 26.16-18). Quel honneur ! Tous ne peuvent pas en dire autant. Et ce n’est pas tout ! Il a aussi bénéficié de révélations extraordinaires : enlevé au troisième ciel, il a entendu des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’énoncer (2 Co 12.2-4). Quel privilège ! Si quelqu’un a de quoi faire le fier devant les Corinthiens, se montrer fort, donner un témoignage tonitruant de la puissance de Dieu dans sa vie, c’est bien Paul ! 

Trouver sa joie dans la faiblesse

Seulement il sait au fond de lui qu’une telle attitude l’aurait rendu orgueilleux. Même ce possible dérapage, il le reconnaît humblement. Paul est tout sauf un prétentieux ! Il se sait vulnérable et il a conscience des pièges dans lesquels il pourrait si facilement tomber. C’est donc avec beaucoup d’humilité qu’il va donner un témoignage très personnel concernant quelque chose de beaucoup moins valorisant à vue humaine : « Pour que je ne sois pas rempli d’orgueil à cause de ces révélations extraordinaires, j’ai reçu une écharde dans le corps, un ange de Satan pour me frapper et m’empêcher de m’enorgueillir. » (2 Co 12.7). On ne connaît pas la nature exacte de cette écharde. Plusieurs hypothèses ont été émises à ce sujet, notamment un problème aux yeux (Ga 4.13-15 ; 6.11). Mais Paul reconnaît que Dieu s’en est servi pour qu’il apprenne à dépendre davantage de sa grâce et pour que sa puissance se manifeste pleinement dans sa faiblesse. C’est pourquoi au lieu de s’en plaindre comme il aurait été naturel de le faire, il préfère accueillir sa vulnérabilité et s’en réjouir car c’est ce le rend plus fort. 

Ce témoignage était révolutionnaire à l’époque. L’humilité n’était pas une vertu dans l’antiquité. Bien au contraire ! C’était la condition méprisable de l’esclave. Dans la société de Corinthe où l’autopromotion et l’apparence étaient des valeurs cardinales, les orateurs, les sophistes comptaient sur leur éloquence pour impressionner, manipuler, faire pression et remporter ainsi toujours plus de succès. Paul n’est pas dans ce registre. L’expérience qu’il a faite sur le chemin de Damas, a radicalement transformé sa vie au point de renverser chez lui l’échelle de valeurs de la société de son temps. La faiblesse qu’on lui reproche c’est justement ce qui pour lui fait sa force aux yeux de Dieu.

Vivre avec ses cicatrices

On a tous nos échardes, nos handicapes, nos blessures visibles ou pas quand elles sont enfouies en nous. Nous sommes tous fragiles et vulnérables parce que nous sommes tous humains. Nos blessures et notre vulnérabilité peuvent être vécues comme des obstacles qui nous empêchent d’avancer. Dans ce cas nous nous cuirassons pour nous en prémunir. Nous portons un masque. Nous nous focalisons sur la performance pour paraître fort quitte à céder aux sirènes du sentiment de toute-puissance comme les ‘super-apôtres’ à Corinthe. 

La Bonne Nouvelle de l’évangile nous dit que dans sa grâce Dieu veut se servir de nos blessures et de notre vulnérabilité pour manifester sa puissance. Par conséquent, au lieu de les cacher, il est préférable de les reconnaître. Quand nous laissons la grâce de Dieu agir en nous, nos échardes intérieures se cicatrisent. Elles ne disparaissent pas pour autant mais elles ne font plus mal. Elles racontent l’histoire d’un moment douloureux mais ce n’est plus qu’un souvenir. Si nous considérons nos faiblesses et nos limites comme autant d’occasions de laisser la puissance du Seigneur se manifester, alors notre engagement pour Dieu portera beaucoup de fruit car Dieu seul peut rendre efficace notre service pour lui (Jn 15.5). 

1 Traduction Nouvelle Bible Segond

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