Jonas aux enfers

8–11 minutes

Jonas est-il un récit positif ou négatif ? Moi, je dirais que c’est un récit plutôt humoristique car on a affaire à un personnage principal rotor qui n’arrête pas de contester et bougonner pour finir par sauver les gens autour de lui… malgré lui ! Au delà de sa mission de sauvetage de Ninive, c’est le cheminement spirituel de Jonas qui est au centre du livre qui se termine par une petite démonstration de Dieu à son prophète ressemblant à la parabole du fils prodigue (Lc 15). Mais intéressons-nous pour le moment à la prière du chapitre 2 : Jonas vient juste d’être jeté dans mer, à sa demande, par les marins qui le transportaient. Au chapitre 1 il est en situation de rébellion : il va à l’opposé de son lieu de mission et il préfère se suicider en se faisant jeter à la mer plutôt qu’enfin obéir à Dieu et prêcher à Ninive. Voyons comment se passe cette noyade :

2.1 Le SEIGNEUR fit intervenir un grand poisson qui engloutit Jonas, et Jonas resta dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits. 2 Jonas, dans le ventre du poisson, pria le SEIGNEUR, son Dieu. 3 Il dit :

De ma détresse, j’ai invoqué le SEIGNEUR,
et il m’a répondu ;
du sein du séjour des morts
j’ai appelé au secours,
et tu m’as entendu.
4 Tu m’as jeté dans les profondeurs, au coeur des mers,
les courants m’entourent ;
tous tes flots, toutes tes vagues ont passé sur moi.
5 Et moi, je disais :
Je suis chassé loin de tes yeux !
Mais je verrai encore ton temple sacré.
6 Les eaux m’ont enserré jusqu’à la gorge,
l’abîme m’entoure,
des joncs se sont noués autour de ma tête.
7 Je suis descendu jusqu’aux ancrages des montagnes,
les verrous de la terre m’enfermaient pour toujours ;
mais tu m’as fait remonter vivant du gouffre,
SEIGNEUR, mon Dieu !
8 Alors que je défaillais,
je me suis souvenu du SEIGNEUR.
Ma prière est parvenue jusqu’à toi,
jusqu’à ton temple sacré.
9 Ceux qui s’attachent à des futilités illusoires
éloignent d’eux la fidélité.
10 Quant à moi, je t’offrirai des sacrifices en déclarant ma reconnaissance,
je m’acquitterai des voeux que j’ai faits.
C’est au SEIGNEUR qu’appartient le salut !
11 Le SEIGNEUR parla au poisson, qui vomit Jonas sur la terre ferme.


Schéma global

Surprise ! Miracle ! Un poisson sauve Jonas de la noyade. Le prophète ne s’attendait sûrement pas à cela ! Alors il fait cette prière qui est un mix de plusieurs psaumes et, a priori, elle est juste et belle ! On peut la découper en 4 phases :

Dieu m’avait presque fait mourir – J’ai appelé au secours – Dieu m’a sauvé – Je reverrai le temple de Dieu

Théologiquement tout cela est juste et nous pourrions faire nôtre cette prière… sauf que tous ces mots sonnent bizarrement à l’oreille quand on connaît le contexte.

Questions à Jonas

On pourrait poser quelques questions à Jonas pour bien comprendre son état d’esprit dans le ventre du poisson :

  • Pourquoi t’as failli mourir déjà ? Ça n’est pas un malheur qui s’est soudain abattu sur toi sans raison ! Dieu t’avais missionné à Ninive et tu as préféré te suicider plutôt qu’aller prêcher à ces païens. 
  • Qu’as-tu dit dans ta prière ? À quel genre de prière aurait-on pu s’attendre après le chapitre 1 ? Une prière de repentance, bien sûr ! Mais non, la prière est complètement centrée sur toi Jonas et le v.8 pourrait même suggérer que c’est parce que tu t’es souvenu du Seigneur qu’il t’a sauvé. Dans l’absolu cette prière est juste mais ce contexte particulier elle est complètement hors-sol (c’est le cas de le dire). 
  • Pourquoi se focaliser sur le temple ? Sur les 8 versets de prière Jonas fait 3 fois référence au temple (2 fois explicitement et une fois via les sacrifices). Mais que sous-entend finalement le prophète en rappelant que Dieu l’entend de puis Jérusalem (8) qu’il finira pas revoir (5) pour y effectuer des sacrifices (10) ? Que pour Dieu le centre du monde est là-bas. Autant dire qu’il oublie que ce même Dieu l’a appelé à aller très très loin de Jérusalem, Ninive, pour être le représentant de Dieu. Encore un indice de la rébellion persistante de Jonas.
  • Tu te crois vraiment meilleur que les païens ? Le v.9 est une charge contre les idolâtres qui attirent sur eux la colère de Dieu. Pourtant, au chapitre 1, les marins finissent par se détourner de leurs idoles pour offrir des sacrifices au Dieu d’Israël et Jonas est appelé à être l’instrument de Dieu pour la repentance des idolâtres de Ninive. Il y a donc de l’espoir pour les païens si on leur prêche la Parole de Dieu ! Là encore, Jonas se voit comme un instrument de malédiction alors qu’il est appelé à bénir. Pourtant, son comportement et sa prière démontre qu’il est loin d’être meilleur que les païens ! Car eux, au moins, changent d’avis et se détournent de leurs mauvaises voies alors que lui persiste dans sa rébellion.

Dieu a été glorifié par la mer (déchainée), les marins païens (qui ont fait des vœux comme au v.10) et un grand poisson (qui a été littéralement « missionné »)… mais pas par toi Jonas ! 

Définition de l’enfer

Jonas, c’est le profil de la personne qui sait ce qui doit être fait mais qui ne fait pas parce qu’elle n’adhère pas au projet. Et c’est peut-être ça la définition la plus simple de l’enfer : être spirituellement séparé de Dieu. Et Jonas a été exemplaire dans cette trajectoire d’éloignement qu’il a voulu provoquer : Tharsis (frontière du monde connu), Cale du bâteau (au plus bas), profondeur de l’océan (encore plus bas!), mort voulue deux fois (on ne peut plus faire plus bas!). Pour peu, il trouvait du pétrole !

Moralité : 

On peut connaître Dieu et être loin de lui

On peut travailler pour Dieu et être loin de lui

On peut entendre la voix de Dieu et être loin de lui

On peut prier ardemment Dieu et être loin de lui

Pourquoi ? Parce qu’on ne se met pas au diapason de sa volonté, alors on est complètement hors sujet, en boucle sur soi-même et donc à chercher des solutions qui viennent de nous ! 

En cela, Jonas est l’archétype de son pays d’origine : Israël / le Royaume du nord. Comme le disent ses contemporains Amos et Osée, Israël (et Jonas) se croit juste et prospère mais il est englué dans le Péché, loin, très loin de la volonté de Dieu. 

Mais il y a aussi du Salut

Mais alors qu’il était presque mort, encerclé, noyé, Jonas a fait appel à Dieu et Celui-ci a décidé de repêcher son prophète en perdition physique et spirituelle ! Et là, je dois venir adoucir le point précédent : être en colère contre Dieu, s’opposer à lui c’est certes assez stupide (car par rapport à Dieu nous ne savons RIEN !) mais cela démontre tout de même une relation réelle avec lui. Relation assez malsaine mais relation quand même. Le pire c’est de tomber dans l’idolâtrie et donc de carrément oublier Dieu en mettant sa confiance à des idoles. Dieu sauve son prophète entêté (au point de se suicider quand même!) comme un père va voir son enfant qui boude et le dirige vers la tâche qu’il voulait éviter. Dieu le sauve pour provoquer une prise de conscience de sa part. D’après la prière qui nous occupe, cette prise de conscience a l’air de se limiter à reconnaître la fidélité et la bonté de Dieu à l’égard de son prophète… c’est déjà ça ! C’est plutôt égocentrique, c’est toujours assez anti-païen donc on voit que Jonas persiste dans sa bouderie mais c’est déjà ça car il s’émerveille du fait que Dieu le sauve malgré sa rébellion qu’il ne peut ignorer. Je pense que Dieu préfère le Jonas (encore très imparfait) du chap 2 à celui (mutique et obstiné) du Chap 1 ! Je ne sais pas s’il s’attend à être recraché sur une plage d’Israël ou d’Assyrie mais Jonas est maintenant prêt à obéir à Dieu, même à contre-coeur. Et sans vouloir divulgâcher, j’ai une vision assez optimiste de la fin du livre car j’ai l’impression qu’on assiste à un cheminement du prophète. 

Type/préfiguration de Jésus ?

On peut évidemment faire un parallèle entre Jonas et Jésus car il y a de vraies ressemblance… mais pour mieux souligner un contraste : 

Jonas n’a pas fait la volonté de Dieu et a voulu donner sa vie pour que Ninive ne se repente pas. Jésus a fait la volonté de son Père et a donné sa vie volontairement pour le Salut de ceux qui croiraient en Lui.

Alors que Jonas a passé 3 jours dans le ventre du poisson pour y être éduqué par Dieu, Jésus a passé 3 jours dans le Royaume de morts/Sheol/Hadès pour proclamer sa victoire aux morts et délivrer ceux qui ont servi Son Père pour les amener à sa droite. Y avait-il Jonas dans le lot ?

Il n’empêche que tout comme Jonas, Jésus va ressortir vivant pour que le Salut de Dieu soit proclamé aux juifs et aux païens, Salut qui sera accordé à ceux qui se repentiront comme les habitants de Ninive… mais pas comme les juifs (Mt 12.41 ou Actes 13-17).

Application

  • La seule limite à la mission de Dieu en nous et dans le monde, c’est nous. 
  • Nous tournons souvent en boucle avec nos peurs, nos colères, notre perception des choses qui nous paraît évidente et qui pourtant est très limitée, nos convictions très fortes alors que nous ne comprenons que 20 % des enjeux… Emprisonnés dans nos schémas de pensée plus ou moins moisis, nous pensons nous protéger et persévérons dans l’échec au lieu de nous arrêter, faire silence et reconnaître qu’il y a un seul Dieu Maître de l’Univers… et que ce n’est pas nous (Ps 46) ! 
  • « Mais t’es qui pour me donner des leçons ? » En tant que créatures, la seule véritable liberté/protection efficace, c’est la volonté, le cadre du Créateur. Avec la pensée des Lumières, on aurait tendance à penser que la liberté se situe hors de ce cadre mais c’est en fait le chaos, littéralement l’enfer ! Nous n’arrivons même pas à maitriser le matériel que nous voyons, alors imaginez le spirituel que nous ne voyons pas ! Une image parlante : ce que nous savons et comprenons du réel correspond à la contenance d’un dé à coudre alors que l’ensemble du réel tel que Dieu le perçoit équivaut à une piscine olympique. Y a pas à dire : c’est plus sûr de rester dans la volonté de Dieu !
  • Pour rester dans la volonté de Dieu et ne pas sombrer dans la déraison nous ne sommes pas seuls : il y a des frères et sœurs qui sont là pour nous encourager, nous reprendre avec douceur et nous rappeler l’essentiel. Ils sont très différents de nous et le principal avantage de cela c’est qu’ils nous empêchent de penser en boucle comme Jonas. L’Église est un assemblage (très) disparate qui doit se débrouiller (sous l’action de l’Esprit) pour faire corps, être unie et servir le Seigneur Jésus. L’Église est donc un rempart salutaire contre notre propension à la spiritualité, voire au délire égocentrique.

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