Par Daniel Hillion, Directeur des études au SEL
Que faut-il entendre par l’expression « justice sociale » ? Le site Internet ONU Info l’interprète en parlant d’« un monde dans lequel les sociétés sont fondées sur les principes d’égalité et de solidarité, comprennent et valorisent les droits de l’homme et reconnaissent la dignité de chaque être humain »1. Cette caractérisation pose à son tour beaucoup de questions – en particulier parce que les principes d’égalité et de solidarité peuvent être compris et appliqués de manières très diverses. Mais quel que soit son contenu précis, l’expression « justice sociale » semble désigner un état de la société, une situation dans laquelle elle est organisée et fonctionne selon certains principes. Cette situation n’est pas forcément un résultat atteint (ou même parfaitement atteignable) et statique mais plutôt un idéal dont on vise à s’approcher de plus en plus : aller vers davantage de justice sociale, prendre des mesures de justice sociale.
Élaborer un regard chrétien sur le sujet de la justice sociale demande de prendre en compte l’apport spécifique de la Bible et de la théologie qui en découle et qui comporte ses particularités.
Reconnaissons d’abord des points de contact substantiels entre l’enseignement biblique et une certaine notion de justice sociale. De la doctrine de la création en image de Dieu découle bien la reconnaissance de la dignité et des droits de chaque être humain. Plus encore, le théologien et économiste anglican Andrew Hartropp a formulé le principe selon lequel la justice dans la répartition des ressources signifie que chacun puisse participer aux bénédictions de Dieu2. Hartropp attire en particulier l’attention sur les lois du Pentateuque concernant la dîme de la troisième année (particulièrement destinée aux pauvres – voir Deutéronome 14.28-29 et 26.12) et sur l’inclusion des pauvres dans les fêtes (voir Deutéronome 16.11, 14) pour montrer qu’elles signifient que l’expérience d’être rassasié que Dieu fait vivre à son peuple, celui-ci doit la faire partager à ceux qui sont les plus défavorisés. On pourrait encore montrer que la vision biblique du monde va avec la pensée d’un don de la terre aux humains (et pas à un petit nombre d’entre eux). Chacun devrait pouvoir en profiter !
Les chrétiens évangéliques débattent entre eux du sens et du rôle de l’autorité politique. Certains pensent qu’elle a été instituée suite au péché d’autres la rattachent plutôt à la logique de la création. Cette dernière conception me paraît plus satisfaisante : le caractère social de l’être humain implique le besoin d’une « canalisation » de l’accomplissement du mandat que Dieu a donné au commencement de remplir la terre et de la soumettre, en tout cas à l’échelle « macro »3. Cela signifie qu’il est légitime que l’État intervienne pour rectifier la situation lorsque le résultat du fonctionnement de la société s’éloigne trop du principe selon lequel chacun devrait pouvoir participer aux bénédictions de Dieu.
Il nous faut cependant nous souvenir que nous vivons dans un monde déchu dans lequel l’écart entre l’intention créatrice de Dieu et la réalité est considérable… et les possibilités de changement bien plus minimes que ce que nous pensons parfois. Là où certains s’écrient : « Il faut changer les choses, c’est seulement une question de volonté politique ! », ne nous faudrait-il pas, au moins dans certains cas, nous souvenir de la parole de l’Ecclésiaste : « Ce qui est courbé ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut être porté au compte. » (1.15) Ici, il me semble que si la Bible peut bien nous conduire à adopter une notion de justice sociale, il faut distinguer soigneusement entre l’idéal qui permet d’évaluer la réalité mais qui reste inatteignable tant que le péché demeure et les mesures concrètes que nous pouvons préconiser pour aujourd’hui et qui doivent tenir compte de la dureté du cœur de l’être humain et baisser la barre de nos ambitions pour le fonctionnement de la société. Il y a une passion pour l’« égalité » ou la « justice » qui est utopiste, qui ne correspond pas aux indications bibliques (notamment à la façon dont Dieu avait donné des lois civiles à Israël dans l’Ancien Testament en tolérant des choses qui peuvent nous surprendre voire nous heurter), et qui peut tourner à la catastrophe dans le monde tel qu’il est : le problème de la société, ce n’est pas d’abord qu’elle est mal organisée mais que le cœur des personnes qui la composent est orienté dans une direction contraire à la volonté de Dieu.
C’est pourquoi, aussi importante que puisse être d’un point de vue biblique et théologique, une notion de « justice sociale », il me semble capital de souligner que dans la Bible, la justice est d’abord une affaire de pratique personnelle. Dieu nous appelle explicitement et directement à pratiquer la justice (Michée 6.8, Ézéchiel 18.5-9, etc.) et cela concerne notre comportement de tous les jours, y compris le partage et la générosité envers le pauvre. Pour ce qui est d’établir la justice (sociale), nous pouvons bien poser des actes qui vont dans cette direction en fonction de notre place et de notre rôle dans la société mais nous devons être conscients du fait que le résultat de ce que nous faisons nous échappe dans une large mesure.
Nous ne sommes pas sans espérance pour autant ! La résolution ultime de toutes les questions qui concernent la justice sociale se trouve en Jésus le Juste, sous qui seront réunies toutes choses, et au retour duquel adviendront les nouveaux cieux et la nouvelle terre où la justice habitera (2 Pierre 3.13). Les yeux fixés sur lui et sur ses promesses pour le futur, nous écoutons l’appel à pratiquer la justice, chacun dans sa vocation propre, dans le présent.
1 « Qu’est-ce que la justice sociale et comment l’ONU contribue-t-elle à en faire une réalité ? », https://news.un.org/fr/story/2025/02/1153256. Page consultée le 10/02/2026.
2 On peut consulter ses deux ouvrages (en anglais) What is Economic Justice? et God’s Good Economy.
3 J’ai argumenté cette vision des choses dans mon article « L’État, le chrétien et la solidarité : repères bibliques » dans la Revue Réformée de janvier 2025 (n°313).




Les prophètes 10 – Michée (2/2)