Être sel et lumière (Matthieu 5.13-16)

par Christophe Paya, doyen de la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux sur Seine

Les images du sel et de la lumière viennent juste après les Béatitudes. Ceux et celles qui sont dits « heureux » par Jésus (5.3-12) sont le sel de la terre et la lumière du monde. Mais les deux images montrent aussi que « saler » et « éclairer » sont ce que les disciples de Jésus sont appelés à faire. Ces deux images mettent donc immédiatement en mouvement le portrait des Béatitudes : loin d’être statique ou fataliste, il correspond à la description de disciples en mouvement, actifs, dans le monde. 

Le « vous » du v.13 (« vous êtes le sel ») prolonge celui des v.11-12 (« heureux serez-vous »). C’est donc toujours le disciple de Jésus qui est en cause, et il est heureux ! 

Le sel de la terre

L’image du sel a donné lieu à plusieurs interprétations liées aux différentes fonctions du sel dans le monde antique (les principales étant : donner du goût, conserver et purifier ; on peut mentionner aussi son rapport aux sacrifices, Lv 2.13 ; Nb 18.19) ou à sa nature (sel mêlé à des impuretés, etc.). 

Nombreux sont en effet les usages et les images liés au sel, hier comme aujourd’hui. Mais malgré leur intérêt pratique, ces précisions ne sont pas nécessaires à la compréhension du texte. Le sel, à toutes les époques, est très utile et est utilisé partout. La parabole est basée sur un raisonnement par l’absurde : le sel est utile, mais si le sel ne sale plus, il est inutile ; ce n’est plus du sel. Il serait absurde de devoir saler le sel ! 

La fin de la parabole – le sel est jeté dehors et piétiné – montre que l’avertissement est sérieux et que la responsabilité des auditeurs est engagée. Ce qui est impossible – que le sel ne soit plus salé – n’est pas exclu… Pour revenir aux Béatitudes, l’impossible peut se produire : les pleurs peuvent se changer en amertume ; la douceur se laisser tenter par la violence ; la faim et soif de justice devenir désir de vengeance ; la pureté de cœur devenir pharisaïsme… L’image du sel invite donc à considérer le portrait des Béatitudes comme un portrait évolutif, et donc comme quelque chose que l’on peut être, cesser d’être, redevenir. 

La lumière du monde

L’image de la lumière ne communique pas un message différent de celle du sel, mais apporte quelques précisions. Le sel sale par nature ; la lumière éclaire par nature ; c’est inévitable. Une ville, avec ses éclairages, placée sur une hauteur, sera forcément visible. Mais quelle serait l’utilité d’une lampe cachée sous un seau ? Il serait absurde d’allumer une lampe pour ensuite en cacher la lumière ! Son utilité vient de ce qu’elle éclaire. Et cette utilité vaut pour tous ceux qui en bénéficient.

Le message du sel est donc renforcé : la lumière a une fonction ; il est naturel qu’elle la remplisse ; l’en empêcher serait absurde. Mais la parabole de la lampe, plus longue, apporte des précisions. Tout d’abord le rôle qui visé n’est pas au bénéfice seulement d’un groupe – les disciples – mais de tous les êtres humains (v.16). Deuxièmement, l’effet du sel et de la lumière est bénéfique et visible : « qu’ils voient le bien que vous faites », ce sont de belles et bonnes œuvres. 

L’image de la ville et celle de la lampe peuvent aussi être rapprochées de l’Ancien Testament (És 2.2-5 ; voir 42.6 ; 49.6 ; 60.3) : cette ville et cette lampe qui éclairent, ce sont celles de Dieu, qui éclaire le monde et qui veut que son peuple, peuple de prêtres, reflète cette lumière, pour que sa gloire s’étende jusqu’aux extrémités de la terre. La lumière demeure d’ailleurs une image très présente dans le reste du Nouveau Testament : les chrétiens appartiennent à la lumière (Ép 5.8 ; 1 Th 5.5) et brillent dans le monde (Ph 2.15), portant la lumière de l’Évangile (2 Co 4.4).

L’Église dans le monde

Sel et lumière, les disciples de Jésus ont ensemble un rôle à jouer dans le monde qui les entoure. Ils ne sont pas appelés à une vie séparée ou cachée, mais à une visibilité, qui ne soit pas une mise en valeur personnelle (6.1, 2, 5) mais une mise en valeur de Dieu. Ainsi, l’Église est appelée à être une communauté ouverte et visible, mais visible au sens de transparente, afin que la gloire de Dieu soit perceptible à l’arrière-plan.

La vie des chrétiens est donc importante pour le monde. Les images du sel et de la lumière leur donnent une identité et une vocation qui sont distinctes du reste du monde, mais qui sont aussi en rapport avec le monde. À la lumière des Béatitudes qui précèdent, il ne faut pas spécialement chercher dans ces images des pratiques spectaculaires. C’est bien plutôt l’ordinaire de la vie qui est en cause, l’incarnation du message du royaume des cieux dans les multiples situations délicates de la vie humaine. Ainsi, la conjugaison d’un message prêché et d’un message vécu fera connaître au monde le Père céleste. 

La communauté chrétienne, au vu de ses images, se caractérise par sa différence. Cette différence peut susciter divers types de réactions. Dans certains endroits, c’est la persécution ouverte. Mais cette différence représente aussi pour le monde qui nous entoure des points de repère. À qui s’adresser si l’on cherche Dieu ? Les lieux de sel et de lumière que sont les communautés chrétiennes et les chrétiens là où ils se trouvent peuvent être de ces repères. Contrairement à d’autres groupes, qui cherchent à faire connaître leur « marque », l’Église cherche à faire connaître Dieu. Lumière du monde, elle l’est par reflet, comme la lune l’est pour le soleil, elle qui n’est que désert sans la lumière du soleil.

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