Le livre de Jonas et le problème du racisme

Rodrigo F. de Sousa, professeur d’Ancien Testament à la Faculté Jean Calvin

Quelle contribution nous apporte le livre de Jonas au sujet épineux du racisme ? Une première lecture du récit peut suggérer qu’elle réside dans le portrait positif des étrangers, compte tenu de la manière dont il souligne la disposition pour l’écoute de Dieu par les marins (Jon 1,5-16) et l’ensemble de la population de Ninive (Jon 3,4-10). Ce portrait nous signale une ouverture vers l’autre qui peut même être considérée comme révolutionnaire dans le monde ancien et qui anticipe les paroles et l’œuvre du Christ.

Mais on peut aller plus loin. Bien que le portrait des nations dans Jonas touche de façon ciliaire le sujet du racisme, le racisme en tant que tel n’est pas en jeu dans le récit. L’accent est d’abord mis sur notre réponse à la manière dont Dieu choisit de révéler son amour aux hommes. D’une manière indirecte, c’est justement ce message central qui nous apporte quelques pistes essentielles pour penser le racisme.

Pour avancer, un petit récapitulatif global du livre est nécessaire : Le premier chapitre raconte un appel de Dieu au prophète Jonas pour annoncer le jugement à la ville de Ninive. Jonas se rebelle et s’enfuit par navire vers l’autre extrémité du monde connu. Cette désobéissance résulte dans une grande tempête qui force les marins à jeter Jonas dans la mer. Pour sauver son prophète, Dieu envoie un gros poisson qui l’avale et, après trois jours, le livre sain et sauf sur une plage. Le chapitre 2 comprend notamment la prière de Jonas dans le ventre de ce poisson.

Le chapitre 3 s’ouvre avec une reprise de la mission du prophète. Cette fois-là, Jonas obéit, et l’aboutissement est une sorte de réveil collectif de la ville de Ninive, suivi par la décision divine d’épargner la population de sa colère. Si le récit s’arrêtait à la fin du chapitre 3, on aurait une symétrie parfaite, illustrant un principe exprimé dans le livre de Jérémie : « Tantôt je décrète de déraciner, de renverser et de ruiner une nation ou un royaume. Mais si cette nation se convertit du mal qui avait provoqué mon décret, je renonce au mal que je pensais lui faire. » (Jr 18,7-8 TOB).

Mais alors, voilà le chapitre 4, où nous trouvons un dialogue complexe entre Jonas et Dieu, dans lequel le prophète explicite les raisons de sa réticence à accomplir la mission qui lui avait été confiée. Ce chapitre brise la symétrie du récit, et sert de clé pour la lecture de l’ensemble du livre, nous permettant d’en saisir ses thèmes et messages centraux.

Voilà la justificative du prophète : « Je savais bien que tu es un Dieu bon et miséricordieux, lent à la colère et plein de bienveillance, et qui revient sur sa décision de faire du mal » (Jon 4,2 TOB).  Rien de faux dans ce que Jonas affirme par rapport à Dieu. En fait, toutes les déclarations théologiques du prophète dans le livre sont parfaitement correctes d’un point de vue dogmatique. Le problème est justement l’usage qu’il fait de sa bonne doctrine.

L’objection principale de Jonas par rapport à sa mission est la possibilité d’accord du pardon aux ninivites. Et là il faut être clair que cette objection n’est pas motivée simplement par une forme de « racisme ». Si le Jonas de ce récit est le même prophète mentionné dans 2 R 14,25, alors il a été envoyé au cœur de l’empire Assyrien, la plus grande menace pesant sur Israël à son époque. Si le récit a été effectivement écrit après l’exil, l’ombre de la destruction des royaumes d’Israël et Juda plane aussi sur le lecteur.

Jonas nous est présenté dans le livre comme un personnage doté de convictions fortes, et d’un sens de la justice inexorable, qu’il applique de façon parfaitement cohérente. Rappelons-nous que lors de la tempête qui risque d’emporter tous les marins étrangers, c’est lui qui demande à être sacrifié à leur place, parce qu’il reconnaît à la fois sa culpabilité et leur innocence (Jon 1,12). Les actions de Jonas semblent donc être moins motivées par une forme de préjugé ou de racisme que par ses convictions concernant ce qui est la justice et sa bonne mise en place. L’application stricte d’une logique de rétribution impitoyable rapproche Jonas et l’inspecteur Javert, du célèbre roman Les Misérables de Victor Hugo, pour qui le sens aigu de justice le prive de son humanité.

Donc, d’un côté, le livre de Jonas défie le racisme en nous montrant que la grâce de Dieu couvre tous ceux qui se tournent vers lui, indépendamment de leur origine nationale ou ethnique. Mais sa contribution plus profonde est une mise en garde pour que nos meilleures convictions éthiques et théologiques ne soient pas instrumentalisées par la haine. Evidemment, la solution proposée par le livre de Jonas n’est pas d’abandonner nos convictions et professions de foi, mais d’être toujours prêts à nous laisser de nouveau enseigner par Dieu.

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