Quand j’étais adolescent, dans ma communauté prostestante campagnarde pluricentenaire, il y avait des choses qui ne variaient pas : il y avait toujours une base de 80 personnes au culte, toujours les mêmes, à laquelle s’ajoutaient des visiteurs. Manquer ce rassemblement hebdomadaire était aussi incongru que ne pas parrainer un enfant du SEL ou ne pas lire le passage quotidien de la Ligue pour la Lecture de la Bible. Un jour, le pasteur a même prêché pour autoriser les agriculteurs à moissonner les dimanches matins (et avertir les footballeurs qui seraient tentés d’avoir un match à ce moment-là) ! De même pour les études bibliques et réunions de prière : au moins une personne par familles y participait car c’était la norme quand on était un chrétien engagé. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Quand vous voyez quelqu’un 3 dimanches de suite c’est un véritable miracle et les réunions de semaine sont surtout composées de retraités, célibataires ou de parents très très motivés. Car, vous comprenez, les frères et sœurs n’ont plus le temps. Ils ont piscine, poney, parfois même aqua-poney bref, ils ont très souvent un loisir plus important que les activités proposées par l’Église. C’est triste mais c’est symptomatique de ce que nous vivons tous en occident, dans notre société du divertissement : alors que personne dans l’histoire n’a jamais pu profiter d’autant de temps libre que nous, nous avons beaucoup de mal à en profiter vraiment pour nous reposer ou nous accomplir tel que nous le voudrions.
Nous allons donc essayer de décrypter ce paradoxe en faisant un état des lieux à propos du rapport des français aux loisirs. Ensuite, nous comparerons nos aspirations contemporaines aux « propositions » bibliques en matière de repos pour finalement réfléchir aux conditions qui pourraient faire que l’Église devienne un loisir attirant, « tendance » pour les chrétiens et mêmes les non-chrétiens.
Les français et la société du loisir
De quoi parle-t-on ?

Avant de faire un état des lieux, définissons clairement notre sujet. D’après Philippe Moati, cofondateur de l’Observatoire Société et Consommation (ObSoCo) qui va nous fournir une partie de la matière pour notre réflexion, « le temps des loisirs est un temps non contraint, dont chacun peut nourrir le contenu de manière plus ou moins discrétionnaire. Les choix faits en la matière, ainsi, en disent long sur la société et les forces qui la travaillent. » Un temps non contraint, c’est un temps où l’on ne travaille ni ne dort. Cela donne quoi pour un français qui travaille et qui dort raisonnablement ? Avec ces magnifiques diagrammes circulaires, nous pouvons constater qu’environ la moitié de notre temps d’adulte est consacré aux loisirs. Même un peu plus à cause d’un phénomène qui rogne sur notre temps de sommeil (et sur les loisirs traditionnels) : les écrans.

On pourrait rétorquer que le temps non contraint n’est pas forcément du loisir mais peut aussi représenter des travaux ménagers ou du transport domicile-travail. Certes, même si nous verrons qu’on peut tout à fait allier nécessité et plaisir (et pas seulement avec un écran), il est utile d’avoir une comparaison avec le rythme d’avant les acquis sociaux (diagramme ci-dessous).

En 2 siècles, on a assisté à une inversion complète temps de travail-temps de loisir ! Sorti de son atelier, l’ouvrier ou l’artisan sous le règne de Louis-Philippe n’avait quasiment aucun temps libre. Aujourd’hui, grâce au repos dominical obligatoire (seulement depuis 1906 en France !), au congés payés et à la retraite, travailler représente une portion extrêmement minoritaire de notre vie. Nous avons tous en tête ces photos datant du Front Populaire avec ces travailleurs allant à la mer sur leur tandem. Ils étaient émerveillés d’avoir autant de temps pour eux ! Qu’en est-il aujourd’hui ?
Le rapport de l’ObSoCo1
Nous allons maintenant nous appuyer sur une publication de l’Observatoire Société et Consommation (ObSoCo) à propos du rapport des français aux loisirs sortie en 2020.

Cette étude passe en revue 31 activités de loisirs, divisées en 18 loisirs actifs et 13 loisirs passifs (visite de musées/expositions, regarder la télévision/contenus streaming, lecture, écoute de la musique, cinéma, fréquentation de discothèques, concerts/spectacles, évènements sportifs, visite de parcs d’attraction, visite d’un zoo/parc animalier, écoute de podcasts, gastronomie/œnologie, shopping). 82 % des pratiquants (soit 80 % des Français interrogés) ont désigné au moins une des 31 activités comme constituant un centre d’intérêt très important dans leur vie, voire comme leur principal centre d’intérêt. Mieux encore, ils sont 92 % (90 % de l’ensemble de l’échantillon) à déclarer avoir une passion pour au moins une des activités pratiquées. Là aussi, il y a équilibre entre loisirs actifs et passifs. En tête des activités comptant le plus grand nombre de passionnés parmi leurs pratiquants, on trouve l’écoute de la musique (59 %), la participation à des évènements sportifs (57 %), la lecture (55 %) et la gastronomie/œnologie (55 %). Si le week-end est le moment privilégié de la pratique, les activités de loisirs s’inscrivent dans toutes les temporalités. Plus de 60 % des pratiquants, toutes activités confondues, disent exercer leur activité en semaine et, à peine moins, lors de leurs jours de congés.
Qu’est-ce qui est recherché ?
La compilation des réponses des personnes ayant participé à l’enquête fait émerger des représentations des loisirs et de ce qui en est attendu autour de 4 axes complémentaires (que vous pouvez d’ores et déjà comparer avec ce qu’apporte l’Église) :
- Un temps partagé avec ses proches
Ce qui est recherché est un lien désiré et non subi, vecteur d’une « sociabilité élective », un lien très fort avec le premier cercle de sociabilité constitué des membres de la famille, voire d’amis intimes, et qui s’étend vers un second cercle à géométrie variable au sein duquel les liens, plus faibles et plus aisément réversibles, reposent sur des affinités découlant de valeurs ou des centres d’intérêt partagés. Les loisirs constituent une piste particulièrement intéressante pour le renforcement du « vivre ensemble » même si elle souligne aussi la difficulté croissante qu’il peut y avoir à rassembler un public hétérogène.
Sans surprise, les sports collectifs et la danse, sont les activités les plus propices à l’élargissement du cercle de sociabilité de leurs pratiquants. Elles sont suivies du travail sur les engins mécaniques et de la pratique de la musique. Les loisirs passifs, globalement, sont beaucoup moins propices à l’extension des réseaux relationnels.
- Une rupture par rapport au quotidien, une inscription dans le ralentissement, le relâchement, la distraction
« se distraire », « se reposer », « prendre son temps ». « ne rien faire de précis » « se détendre » sont les réponses fréquemment données quand on interroge les français à propos des loisirs. La suprématie de ce registre motivationnel est plus forte encore pour les loisirs passifs que pour les loisirs actifs. L’engouement des Français pour les loisirs a donc aussi à voir avec l’aspiration au ralentissement observée dans plusieurs études de l’ObSoCo, à rompre au moins temporairement avec le culte de la vitesse et de l’agitation, avec les rythmes souvent imposés dans l’univers professionnel. Il ne s’agit donc pas seulement de se reposer, mais également de retrouver une forme de contrôle et d’autonomie, de rompre avec le quotidien et s’en évader. Cet accent mis sur le repos et la distraction peut constituer un obstacle à l’engagement dans des activités de loisirs actifs réclamant l’acquisition d’un socle de compétences et donc le consentement à un minimum d’effort.
- Développement personnel et valorisation de soi
Les loisirs sont également pensés comme une manière de se centrer sur soi, de se révéler à soi-même, de se découvrir des centres d’intérêt voire des talents, et parfois même de consolider son identité et de donner du sens à sa vie. Cet aspect est sans doute davantage caractéristique des activités de loisirs actifs. En effet, les activités de loisirs les plus susceptibles de contribuer au bien-être et au développement de la personne sont aussi souvent celles qui réclament un investissement initial dans des compétences de base, à défaut duquel la pratique risque de se révéler décevante. L’aspiration au développement personnel, dans le champ des loisirs, peut donc entrer en conflit avec le désir de repos et de distraction. Cette dimension des activités de loisirs entre en résonance, bien sûr, avec l’importance prise par les problématiques de développement personnel dans nos sociétés hyperindividualistes. Quand on apprend et qu’on monte en compétence, on devient fier. Et la fierté conduit souvent au partage. Ainsi 69 % des pratiquants des loisirs actifs affirment partager les résultats de leur pratique. Cette part dépasse largement les 80 % pour les pratiquants de la cuisine, du travail sur les photos et les vidéos, du travail sur les objets et les adeptes des arts graphiques. Enfin, le goût pour une activité peut donner l’envie de le transmettre. 50 % des pratiquants des loisirs actifs et 45 % de ceux des loisirs passifs ont pu avoir le sentiment d’avoir réussi à transmettre à d’autres personnes leur goût pour l’activité pratiquée.
- Une source de plaisir, mais quel plaisir ?
Le mot « plaisir » a été le mot le plus souvent cité en réponse à la question « qu’évoque pour vous le mot « loisirs ». Le poids de l’hédonisme dans la société contemporaine favorise les comportements utilitaristes visant à maximiser les plaisirs et minimiser les peines. Les activités qui, comme on l’a vu, réclament l’apprentissage de compétences de base avant de pouvoir tirer plaisir de la pratique risquent ainsi d’être victimes d’arbitrages en faveur d’activités génératrices de plaisirs immédiats, pourtant moins favorables à long terme pour le bien-être et le développement de la personne. Face aux difficultés qui accompagnent les premiers pas dans la pratique par exemple du violon, la tentation est grande de lâcher son instrument et de lancer une série sur Netflix !
Pourtant, plus on s’engage dans la pratique d’une activité, plus on développe les compétences qui permettent d’atteindre un résultat satisfaisant, dont on est fier, que l’on partage, et plus la pratique est génératrice d’affects positifs. L’ensemble de ces gratifications sont une puissante incitation à s’investir davantage, ce qui renforce les compétences et accroît les gratifications en retour, etc. Mais l’entrée dans ce cercle vertueux suppose d’avoir franchi la première étape, celle de l’acquisition des compétences de base à défaut desquelles la pratique est davantage porteuse de peines que de plaisir et, se révélant déceptive, risque de conduire à l’abandon.
État d’esprit sabbatique
Si l’être humain créé en image de Dieu n’a jamais fondamentalement changé et si la Parole de Dieu est vraie et bonne en tout temps (même si les contextes changent), il devrait y avoir une correspondance entre les aspirations contemporaines à propos des loisirs et le but des fêtes religieuses instituées par Moïse. Examinons donc ce qui constitue « l’état d’esprit sabbatique ». Les deux chapitres de Lévitique 23 et 25 seront très utiles pour décrypter la volonté de Dieu pour son peuple quand il institue des temps libérés.
Le calendrier annuel des hébreux d’après Lévitique 23

Quels buts ce calendrier veut-il atteindre ?
- Fêtes de la Grâce : L’Homme n’a pas été créé pour être esclave du travail (et de l’argent/commerce) mais pour rendre un culte (= être esclave, appartenir) à Dieu. Cela permet de retrouver pendant certains jours (au moins un par semaine) la communion dont l’Humanité jouissait avant la Chute. Mais ces fêtes rappellent aussi bien entendu la libération d’Égypte. Il y a donc dans ces jours chômés un sens profond destiné à rappeler aux hébreux leur identité de peuple de Dieu.
- Fêtes familiales : Ces temps spéciaux sont des moments de rassemblement conviviaux d’abord à l’échelle de la famille mais aussi du clan et de la tribu. Quand le travail est interdit la place pour les interactions sociales devient énorme, notamment dans un contexte de réjouissances où la nourriture tient une place importante après les célébrations religieuses à base de sacrifices.
- Libération et récoltes : Tout doit rappeler ce que l’Éternel a fait (Sabbat = commémoration de la Création, Pâque = commémoration de la libération de l’esclavage) et ce qu’il fera encore (bénir la terre promise) ! C’est donc un alliage de fêtes en rapport avec la récolte (comme les autres peuples) et de fêtes en rapport avec la rédemption spécifique des hébreux (très différentes de la superstition cananéenne). Cela permet de fêter les deux.
- Le temps appartient à Dieu. Il y a un temps pour travailler, gagner sa vie, et un temps pour adorer le Seigneur. Pendant ces périodes, on se concentre sur la relation avec Lui.
- Les jours de repos ne sont pas vraiment de tout repos. Il faut se déplacer à Jérusalem (cf. les chants des Montées dans les Psaumes 120 à 134), assister à des célébrations au milieu de la foule, faire la fête : le repos ne signifie pas rien faire mais consacrer un temps joyeux pour Dieu et son prochain.
Année sabbatique et jubilé d’après Lévitique 25
L’agriculture tenait bien sûr un rôle crucial au sein des peuples anciens. Aussi, s’abstenir de semer tous les 7 ans étaient un pari assez fou ! De même, libérer la main d’oeuvre quasi gratuite que constituaient les esclaves et rendre des terres qui avaient permis de considérablement agrandir son capital foncier revenait à repartir de zéro deux fois par siècle. Quelle pédagogie Dieu a-t-il voulu appliquer avec ces mesures ? Prenons les 3 critères du triangle de Christopher Wright :

- Angle théologique : L’année sabbatique vient rappeler très pratiquement que Dieu est souverain sur le temps et la nature : on peut donc Lui faire confiance et accepter une année de jachère tous les 7 ans. Le Jubilé est proclamé le jour du Pardon (Yom Kipour, Lévitique 16), ce qui ajoute le pardon à la notion de liberté. Comme les hébreux devaient leur libération d’Égypte et la remise de leur dette/Péché à Dieu, ils devaient en faire de même avec leurs compatriotes.
- Angle économique : Le Jubilé rendait impossible la présence de grands propriétaires fonciers sur le long terme. L’oppression, l’aliénation, l’accumulation prenaient fin au moins 2 fois par siècle. Le principe de propriété privée existe mais l’inaliénabilité des terres et l’interdiction du prêt à intérêt qui écrase le prochain viennent le limiter. Chacun doit conserver les moyens de vivre de SA terre. Dieu n’est ni de gauche (nationalisation/redistribution de la Terre et distributions d’aides mais restitution et moyen de travailler) ni de droite (propriété privée mais pas d’intérêt et pas de possibilité de « manger les autres »).
- Angle social : L’ambition est de protéger les familles contre l’excès d’endettement et ses conséquences (violence…) grâce des mesures structurelles (et non seulement morales). La suite du passage concernant le droit de préemption (25-55) souligne la solidarité entre parents plus ou moins éloignés et le devoir de prendre soin les uns des autres, d’être structurellement redevables.
Ces mesures sont tout simplement révolutionnaires et se distinguent des cultes de la fertilité des peuples environnants qui, par définition, consistent à manipuler la divinité pour posséder toujours plus. On pourrait même aboutir à une opposition frontale qui serait atemporelle (et donc vaudrait pour le temps présent) :
Sabbat ————————><—————— Idolâtrie
Année sabbatique ————><—————- Matérialisme
Jubilé —————————><—————— Exploitation
La grande proclamation de Lévitique 25, c’est que les possessions doivent passer après la foi en Dieu et le bien du prochain. Cela est tout à fait cohérent avec la vocation exceptionnelle, qui se distingue des nations, du peuple de Dieu décrite en Deutéronome 4 :
« 5 Regardez, je vous ai appris des prescriptions et des règles, comme le SEIGNEUR, mon Dieu, me l’a ordonné, afin que vous les mettiez en pratique dans le pays où vous entrez pour en prendre possession. 6 Vous les observerez et vous les mettrez en pratique ; ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples qui entendront parler de toutes ces prescriptions ; ils diront : « Cette grande nation est vraiment un peuple sage et intelligent ! » 7 Quelle est donc la grande nation qui aurait des dieux aussi proches d’elle que le SEIGNEUR (YHWH), notre Dieu, l’est de nous chaque fois que nous l’invoquons ? 8 Et quelle est la grande nation qui ait des prescriptions et des règles justes, comme toute cette loi que je place devant vous aujourd’hui ?
Le chapitre contenant ce passage à propos du privilège d’Israël par rapport aux nations a pour thème principal la mise en garde contre l’idolâtrie. Israël doit rester un peuple exceptionnel (monothéiste et socialement juste) pour interpeler les nations, et même leur donner envie de suivre YHWH.
Au lieu de cela, Dt 4 prévoit des conséquences désastreuses :
« 27 Le SEIGNEUR vous dispersera parmi les peuples, et vous ne resterez qu’un petit nombre d’hommes parmi les nations où le SEIGNEUR vous emmènera. 28 Là, vous servirez des dieux qui sont l’oeuvre de mains humaines, du bois et de la pierre, qui ne peuvent ni voir, ni entendre, ni manger, ni sentir. » (Deutéronome 4.27-28)
La logique est « si vous voulez vraiment être idolâtres, je vais vous déporter sur des terres idolâtres ». 40 ans plus tôt, le Lévitique donne une autre raison à la déportation (qui sera reprise a posteriori par 2 Chroniques 36.20-22) :
« 34 Alors le pays s’acquittera de ses sabbats, tout le temps qu’il sera dévasté et que vous serez dans le pays de vos ennemis ; alors le pays fera sabbat, il s’acquittera de ses sabbats. 35 Tout le temps qu’il sera dévasté, il fera le sabbat qu’il n’avait pas fait lors de vos sabbats, tandis que vous l’habitiez. » (Lévitique 26.34-35)
Ces deux explications de l’Exil, loin d’être contradictoires, peuvent bien sûr s’expliquer par des contextes (et donc des projets rédactionnels) différents mais aussi par leur complémentarité : sombrer dans l’idolâtrie a pour conséquence logique de bafouer les règles sabbatiques et à terme d’être expulsé de terre promise pour cause de loyers impayés (le loyer étant de respecter la loi mosaïque).
Après les informations à propos des attentes des français en matière de loisirs, nous sommes maintenant informés de la volonté de Dieu pour son peuple en matière de jours chômés. Dans le prochain article nous verrons si l’on peut trouver des correspondances.
- https://lobsoco.com/wp-content/uploads/2021/03/LObSoCo-Compagnie-des-Alpes-I-LObservatoire-des-loisirs-I-Synthese-Rapport-danalyse_Publication-2.pdf ↩︎




Les fêtes en Israël