Est-ce que les célibataires vont bien ?

Intervention de Marion Poujol lors d’un événement CNEF 69

Cette question est une référence à un compte instagram désolée pour ceux qui n’ont pas la référence, je travaille avec des étudiants et ça laisse des traces !

Les célibataires sont de plus en plus nombreux dans la société. C’est dur d’avoir des chiffres car c’est une population mouvante. La définition qu’on en souvent est « ne pas être en couple » alors que le couple au n’est pas toujours contractualisé. Mais quelques chiffres :

  • Nombre de ménages d’une personne par sexe et par âge (2020) : attention les femmes sont moins nombreuses juste parce qu’elles ont la garde des enfants !
  • Les familles monoparentales représentent 24,7% des familles (2020)

Les célibataires sont donc de plus en plus nombreux mais est-ce qu’ils vont bien ?

Pour répondre à cette question je vous donne un chiffre d’un sondage IPSOS fait en 2020 : 

  • 44% des célibataires français se sentent marginaux à cause de leur statut. D’où cela vient-il ? Selon le sondage : de la pression extérieure. 
  • 67% des célibataires disent avoir ressenti de la pression à sortir du célibat et 55% disent avoir l’impression de ne pas répondre aux attentes de leur proches.

Je fais l’hypothèse que si le sondage avait été faits dans les Églises évangéliques les chiffres seraient bien plus élevés.

Élément très important du sondage IPSOS : face à cette pression ils sont plus d’un tiers à avoir déjà pris une décision sentimentale allant à l’encontre de leurs valeurs afin de sortir du célibat ! Et dans ce tiers-là on a des célibataires chrétiens qui se mettent avec un conjoint non-chrétien.

Pourquoi la société met-elle la pression aux célibataires ? C’est une vaste question, la réponse est sûrement dans l’histoire des mentalités : dans l’histoire française la natalité a toujours été un gros sujet et les célibataires étaient vus comme égoïstes, ne construisant rien pour l’avenir de la patrie. Un peu suspects moralement aussi parce qu’on estimait qu’ils avaient forcément des relations sexuelles illicites. Le côté moral a disparu depuis la révolution sexuelle des années 70 mais être célibataire (j’entends la définition de la société de ne pas être en couple) est encore mal vu, comme un refus de s’intégrer pleinement dans la société. 

Ces chiffres et cette histoire interrogent, et doivent nous interroger en tant qu’Église 

Est-ce que nous sommes une caricature de la société pour ce qui est du rapport au célibat et aux célibataires ou bien reflète-ton le plan et le cœur de Dieu sur ce sujet ?

C’est la question que je vous pose et pour nous aider à y répondre au mieux dans notre contexte je propose de nous plonger dans la révélation biblique avec une partie plus théologique, une théologie du célibat dans la Bible, puis une partie pratique sur comment vivre le célibat chrétiennement et particulièrement accompagner les célibataires dans l’Église.

Mais d’abord une précision : 

De quels célibats parle-t-on ?

Les célibataires ne sont pas un bloc uniforme, entre un jeune de 20 ans qui vit encore chez ses parents dont tous les potes à la fac ont des copines, une femme de 44 ans qui vit seule et dont tout l’entourage est marié avec des enfants, ou encore un.e veuf/veuve ou divorcée avec enfant ou sans enfants, ou avec enfants une semaine sur deux… il y a de grandes différences. 

Le point commun, puisque nous parlons de chrétiens ici, est que ces personnes n’ont pas de conjoints (et donc ne sont pas mariés, c’est censé être un package chez les chrétiens). Pas de conjoints donc, même occasionnellement, et pas de relations sexuelles, même occasionnellement.

De quels célibats parle-t-on ? D’un célibat qui n’est pas forcément une épreuve. Le discours dans l’Eglise sur les célibataires se résume souvent à savoir comment échapper à cette condition ou tenir bon dans l’épreuve. Je vais être franche avec vous, je ne pense pas que le célibat soit une épreuve, ce n’est pas le point de vue que je vais prendre. Ou alors mettons-nous d’accord sur le fait que le mariage est aussi une épreuve. Il y a des choses difficiles dans le célibat, comme dans le mariage, mais il y a des choses aussi incroyablement géniales dans le célibat, comme dans le mariage.

Théologie – le Signe du royaume qui vient

Ce que je veux vous proposer dans cette partie est un Survol biblique issu du livre le célibat réhabilité de Barry Danylak, qui est un livre de théologie biblique. Je vais juste le résumer et proposer un zoom sur 1 Corinthiens 7 un peu plus détaillé que dans le livre parce qu’il me semble que c’est un texte clé pour l’Eglise.

Mais commençons par le commencement :

Dans la Genèse, Dieu créa les humains à son image, il les créa homme et femme, il les créa en leur donnant l’ordre de s’attacher l’un à l’autre, d’être féconds et de multiplier la terre. Dès le début de l’histoire la question de la descendance (et donc du sexe et du mariage) est centrale, après la chute cela devient même vital puisque la descendance de la femme doit éclater la tête du serpent. Ce qui explique sans doute en partie que la culture du peuple hébreux est une culture du mariage: L’importance du nom, de l’héritage et de l’alliance font du mariage une des clefs de voûte de cette société. Et les enfants (issus d’un mariage donc) sont le signe de la bénédiction de Dieu. C’est dans ce contexte là que Dieu demande au prophète Jérémie de rester célibataire, son célibat étant le signe du jugement imminent. Il ne doit pas avoir d’enfants comme le peuple qui va perdre ses enfants. Le célibat n’est donc pas du tout présenté comme positif.

Mais dans l’Ancien Testament déjà on a un paradoxe prophétique : d’un côté la descendance est jugée, condamnée par Dieu à cause des péchés du peuple et de l’autre on a la promesse d’une nouvelle descendance, un reste restauré. Ainsi dans Esaïe 54 on parle d’une femme stérile qui a plein d’enfant, dans Esaïe 55 on parle du serviteur souffrant qui aura une descendance spirituelle et dans Esaïe 56 d’eunuques, donc de célibataires, qui obtiendront de Dieu « un nom qui vaux mieux pour eux que des fils et des filles ». Tout d’un coup l’importance de la descendance et donc du mariage est relativisée et une place est faites aux personnes sans enfants et aux célibataires. 

Dans les promesses messianiques des prophètes, On n’est plus bénis en ayant une descendance mais en étant la descendance du Messie.

Plus besoin d’être marié pour recevoir la bénédiction ! Il faut s’attacher au Messie.

C’est dans ce contexte théologique que Jésus arrive et qu’il change définitivement le paradigme.

Jésus est la descendance unique qui écrase la tête du serpent, il est la descendance nombreuse, promise à Abraham, qui va bénir les nations. Je n’ai plus d’obligation théologique et spirituelle de me marier et d’avoir des enfants parce que Jésus a tout accompli, même le but du mariage. 

Avant Jésus, le peuple de Dieu se constituait par mariage et procréation. Depuis Jésus, l’Église se constitue par la conversion. Il n’y a plus de nécessité spirituelle du mariage. 

Jésus enseigne ce changement de paradigme, il parle donc aussi du célibat de façon positive. Le texte clé c’est Matthieu 19.1-12 :

1 Lorsque Jésus eut achevé ces discours, il quitta la Galilée pour se rendre dans le territoire de la Judée, de l’autre côté du Jourdain. 2 De grandes foules le suivirent, et là, il les guérit.

3 Des pharisiens vinrent le mettre à l’épreuve en lui demandant : Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? 4 Il répondit : N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès le commencement, les fit homme et femme 5 et qu’il dit : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. 6 Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni ! 7 Ils lui dirent : Alors pourquoi Moïse a-t-il commandé de donner une attestation de rupture à la femme quand on la répudie ? 8 Il leur dit : C’est à cause de votre obstination que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; au commencement, il n’en était pas ainsi. 9 Mais, je vous le dis, celui qui répudie sa femme – sauf pour inconduite sexuelle – et en épouse une autre commet l’adultère.

10 Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l’homme par rapport à la femme, il n’est pas avantageux de se marier. 11 Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. 12 Car il y a des eunuques qui le sont depuis le ventre de leur mère, il y en a qui le sont devenus par le fait des gens, et il y en a qui se sont rendus eux-mêmes eunuques à cause du règne des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne !

À des disciples qui ont du mal (encore) à comprendre ce que coûte de s’engager à sa suite, Jésus leur dit que quand on se marie, on ne divorce pas et quand ils réagissent en disant que dans ce cas il vaut mieux rester célibataire il leur dit qu’il est possible de rester célibataire (être eunuque dans le texte), notamment pour servir le royaume de Dieu. 

L’image de l’eunuque, qui est une image de l’AT, est forte est négative pour les juifs car c’est interdit par la Loi justement parce que cela empêche d’avoir une descendance. Avec cette image, il y a le fait que l’eunuque/célibataire n’a pas de relation sexuelle mais surtout il y a l’idée d’un engagement sans partage : il s’occupe à fond de la famille du Royaume parce qu’il n’a pas à s’occuper de sa propre famille. Et Jésus parle ici de gens qui « se rendent eux-même eunuques » qui choisissent de vivre cet engagement radical pour Dieu.

Et on retrouve cette même idée dans 1 Corinthiens 7 et je voudrais développer un peu plus.

Dans 1 Corinthiens 7 Paul répond à la question suivante : Pour un chrétien est-ce mieux d’être marié ou d’être célibataire ? À Corinthe, à cause de faux enseignements qui considéraient le corps, et donc la sexualité, comme n’étant pas spirituel, le célibat est vu comme préférable au mariage, comme un état plus consacré, plus selon Dieu. L’exemple de Paul, qui était célibataire, et peut-être même celui de Jésus renforçait cette croyance qui crée toute une série de désordres dans l’Église, et auquel Paul répond dans le chapitre.

Il va aussi édicter deux principes généraux qu’il va appliquer à la question du mariage et du célibat :

17 Autrement, que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, tel qu’il était quand Dieu l’a appelé. C’est ce que je prescris dans toutes les Eglises. 18 Quelqu’un était-il circoncis quand il a été appelé ? Qu’il demeure circoncis. Quelqu’un était-il incirconcis quand il a été appelé ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. 19 La circoncision n’est rien, l’incirconcision n’est rien ; ce qui importe, c’est d’observer les commandements de Dieu. 20 Que chacun demeure dans la condition où il était lorsqu’il a été appelé. 21 Tu étais esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas ; même si tu peux devenir libre, mets plutôt à profit ta condition. 22 En effet, l’esclave qui a été appelé, dans le Seigneur, est un affranchi du Seigneur ; de même, l’homme libre qui a été appelé est un esclave du Christ. 23 Vous avez été achetés à un prix ; ne devenez pas esclaves des humains. 24 Que chacun, mes frères, demeure devant Dieu dans la condition où il était lorsqu’il a été appelé.

25 Pour ce qui concerne les vierges, je n’ai pas d’ordre du Seigneur ; mais je donne un avis en homme qui, grâce à la compassion du Seigneur, est digne de confiance. 26 Voici donc ce qui me paraît bien, à cause de la nécessité présente ; il est bien pour chacun d’être ainsi. 27 Tu es lié à une femme ? Ne cherche pas à rompre. Tu n’es pas lié à une femme ? Ne cherche pas de femme. 28 Si toutefois tu te mariais, tu ne pécherais pas ; et si la vierge se mariait, elle ne pécherait pas ; mais les gens mariés connaîtront la détresse, et moi, je voudrais vous épargner.

29 Voici ce que je dis, mes frères : le temps se fait court ; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, 30 ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, 31 et ceux qui usent du monde comme s’ils n’en usaient pas réellement, car ce monde, tel qu’il est formé, passe.

32 Or je voudrais que vous soyez sans inquiétude. Celui qui n’est pas marié s’inquiète des choses du Seigneur, il se demande comment plaire au Seigneur. 33 Celui qui est marié s’inquiète des choses du monde, il se demande comment plaire à sa femme 34 – et il est partagé. De même la femme sans mari, comme la vierge, s’inquiète des choses du Seigneur, pour être sainte de corps et d’esprit. Celle qui est mariée s’inquiète des choses du monde, elle se demande comment plaire à son mari. 35 Je dis cela dans votre intérêt ; ce n’est pas pour vous tendre un piège, c’est pour que vous fassiez ce qui est convenable et que vous vous attachiez au Seigneur sans distraction.

Le premier principe : (v 17 à 28) : Demeurer dans sa condition présente

L’idée de Paul est de dire « Votre condition présente n’est pas un problème ». Il montre que ce principe s’étend à différents domaines : la circoncision, l’esclavage. Et cela s’applique aussi à la situation matrimoniale. Être marié c’est bien, être célibataire c’est bien aussi, il n’y a pas de situation plus spirituelle. Pourquoi ? Parce que la seule chose décisive, la seule chose qui importe est notre obéissance à Dieu (v 19) « ce qui importe c’est l’obéissance au commandement de Dieu »

Le deuxième principe : (v28 à 35) : Faire comme si on n’avait pas !

Evidemment Paul n’encourage pas les Corinthiens à négliger leur mari ou leur femme, à retenir leurs larmes alors qu’ils ont de la peine, à refuser d’exprimer leurs joies alors qu’ils sont heureux, etc. Mais il dit que tout cela, le mariage avec ses joies et ses peines, le célibat avec ses joies et ses peines ou même les choses matérielles, ne doit pas nous accaparer au point de nous détourner de Dieu et de l’obéissance à sa volonté.

L’Idée est de ne pas s’installer dans le provisoire comme s’il était définitif. Ce qui est essentiel, c’est l’attachement à Christ. Et quand Paul va appliquer ce principe au mariage, il va dire une chose, qu’on a du mal à entendre aujourd’hui : le célibat, c’est mieux (v 32-35).

On ne peut pas échapper à l’idée que Paul veut mettre en avant ici : il est plus facile pour un célibataire de ne pas s’attacher aux choses terrestres que pour une personne mariée. Un célibataire a des devoirs envers Christ et envers l’Eglise, un marié en aura en plus envers son mari/sa femme et ses enfants. Cela ne fait pas des célibataires des personnes plus spirituelles, mais c’est juste un constat : Les gens mariés ont moins de temps et plus de sujets d’inquiétudes. Les célibataires sont moins attachés aux choses de la terre, ont plus de temps pour travailler leur relation à Dieu, plus de disponibilité physique et mentale et dans ce temps que nous vivons, c’est précieux. Si on comprend bien ce que cela veut dire. 

On en reparlera dans la partie pratique.

Peut-être faut-il que je fasse un excursus ici sur le don du célibat. Il n’y a pas de don de célibat dans le sens que certains seraient « doués pour le célibat ». Dans ce texte, Paul parle du don du célibat et du don du mariage dans le sens de cadeau et pas de capacité. Le mariage est donné comme cadeau de la grâce à certains et le célibat est donné comme cadeau de la grâce à d’autres. Et la plupart d’entre nous auront les 2 cadeaux à deux moments différents de notre vie.

La réflexion de Paul a pour cadre théologique ce qu’on a vu dans l’Ancien Testament mais aussi ce qu’a dit Jésus sur le mariage et notamment le fait qu’on ne se mariera pas au ciel :

Luc 20.34 Jésus leur répondit : Les enfants de ce siècle prennent des femmes et des maris ; 35 mais ceux qui seront trouvés dignes d’avoir part au siècle à venir et à la résurrection des morts ne prendront ni femmes ni maris.

Le mariage c’est « jusqu’à ce que la mort nous sépare » et après la mort notre seule exclusivité sera avec Dieu. En cela les célibataires vivent maintenant le siècle à venir. Ils sont, selon la formule de Danylak, « le signe du royaume qui vient ». Et c’est vrai si vous êtes célibataire toute votre vie mais aussi si ce n’est que quelques années.

Être célibataire c’est être le signe du royaume qui vient.

La Bible ne le présente pas comme un état qui doit être définitif, la plupart des célibataires dans nos Église ne le sont que durant un temps mais ce temps à un sens théologique fort. Il montre l’importance du Royaume et il a une utilité forte : il permet de mettre du temps à profit pour le Royaume. 

Et cela est vrai pour tous les célibataires, ceux qui le vivent bien comme ceux qui le vivent mal.

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